La vie des villes


Quitter sa famille, ses amis,
ses repères et son quotidien.

Savoir que ces liens vont se tendre,
en douceur, au début.

S’arracher, embrasser l’inconnu.
Apprendre le sens du mot
Détachement...


Je quitte Paris ce 5 juin 2006 pour une destination imaginée depuis la perte de l’innocence, ce moment d’acuité aigue qui vous questionne sur la vie et son sens. Un ami m’a dit un jour que si la vie n’a pas de sens, elle a au moins une direction. Remplis de rêves, j’avais depuis longtemps choisi l’Inde pour destination. Aujourd’hui ''J’ai assez d’argent pour vivre trois mois et la vie devant moi, je dois lui faire des propositions…'' (N. Bouvier)


Me voici à l’aéroport de Roissy. Je remplis ma fiche d’embarquement et confie mon bagage, un sac à dos garni d’objets high-tech : caméra, appareil photo et ordinateur portable. Spécimen occidental du XXIème siècle, je représente le cliché du touriste d’un type nouveau. Par le biais de ces médias divers, je vais tenter de rendre compte de mon aventure. Mes jambes me dirigent lentement vers la salle d’embarquement. Des gens s’affairent autour de moi, je sens que le détachement opère. Je suis déjà ailleurs. Ici le vendeur de journaux, là le contrôleur des douanes, tous ces rôles ne me concernent plus. Un homme de la compagnie aérienne vient me rappeler qu’il est temps que mon corps daigne rejoindre mon esprit, qui arpente dans une solitaire impatience les rues de Delhi.


Si le Diable est dans les détails, je veux bien croire que Dieu puisse aussi s’y trouver. Je n’ai pas une peur absolue des voyages aériens mais je fais parti de ces gens qui font attention aux signes que la vie peut laisser percevoir… ceci il est vrai, à notre entière discrétion. Après avoir lu un article sur les rescapés des accidents d’avion, je me sens quand même rassuré de m’asseoir au fond et non pas au milieu, à l’endroit où les ailes sont remplies de kérosène ! Le pilote parle en anglais, je vais devoir m’habituer. C’est amusant comme on comprend vite quand quelque chose n’est pas normal. “ We can’t take off… we have a problem… it’s impossible to go away without solving it… but no matter, we just have to wait… It’ll be ok in a minute…” Ainsi, nous avons un problème ! Le pilote continue à pérorer, fait des blagues pour détendre les passagers qui se regardent les uns les autres avec un brin d’anxiété. Sûrement plus coutumiers des transports dans les airs que je ne le suis, mes deux voisins se sont endormis et ronflent bruyamment. Cela amuse et distraie les autres. Une heure et demie que nous attendons. Le pilote nous informe que nous allons décoller. Malgré la puissance des réacteurs pour nous arracher du tarmac, mes voisins ne sourcillent guère. Comme j’aimerais être aussi serein… J’apprendrai à l’atterrissage à l’aéroport de Londres qu’ils avaient triché et pris chacun des pilules… J’aurais dû m’en douter…


L’attente qui devait durer plus de deux heures à Londres est ramenée à 40 minutes, conséquence heureuse de notre retard initial. J’ai juste le temps de sortir et d’embarquer pour mon prochain avion, celui qui, après 8 heures de vol environ, me déposera à 10 Km de Delhi. Des hôtesses revêtues de saris colorés nous accueillent et nous invitent à prendre place. Quelle meilleure sensation que celle de se sentir déjà en terrain étranger avant même d’avoir quitter  l’occident ? Elles sont ravissantes et souriantes… image trompeuse d’une Inde que je ne rencontrerai peut-être plus qu’au cinéma Bollywoodien !


Le temps de prendre conscience que nombre de sièges sont vacants, le 747 dans toute sa lourdeur majestueuse décolle. Tout s’est passé si vite… je suis en suspend, à  10 000 mètres au dessus de ma civilisation européenne. Une place est libre à côté d’un hublot, je demande poliment à une femme indienne d’une quarantaine d’années, au regard serein et à la peau lisse comme un galet, si je peux m’asseoir à ses côtés. Elle acquiesce et en même temps sa tête se balance de droite à gauche : elle me dit à la fois oui et non ! Je reste un peu pantois. Me voyant immobile, elle réitère son invitation mais le mouvement latéral de sa tête me redit non… pauvre occidental inculturé que je suis ! Les Indiens font ce signe de la tête pour dire qu’ils acceptent quelque chose alors que nous le faisons pour dire exactement le contraire. Je lui explique la raison de la mésentente et loin d’en être surprise, s’en amuse… Nous échangeons quelques paroles. Elle est venue pour « bizness » à Londres, représente une agence d’art de Delhi, est enchantée par la curiosité grandissante des Européens pour l’art moderne Indien. J’ai lu qu’ils étaient un des peuples les plus redoutables en affaires, et à mieux regarder mon interlocutrice, je m’aperçois qu’elle a tous les atouts du meilleur  commercial : contact chaleureux, mise en confiance rapide, sens de l’humour… Cependant elle a ce quelque chose de plus : la confiance de ceux qui savent qu’ils sont en position dominante. Les Européens n’ont qu’à bien se tenir, son pays se réveille d’une léthargie traditionnelle pour conquérir le monde. Cinéma, informatique, services et pourquoi pas l’art moderne ! Notre civilisation, après avoir touché son faîte, décline… la sienne s’élève avec plus d’un milliard de sujets pour atteindre le sommet. Le XXIème siècle sera-t-il Indien ?


Je lui montre ma réservation d’hôtel et elle remarque avec justesse que celle-ci ne porte pas d’adresse. Quel étourdi ! De la même manière, je lui demande où je pourrai changer mon argent, pensant le faire n’importe où dans les rues de Delhi… sa mine s’obscurcit : "always in a bank" me répond elle sèchement. Jeune baroudeur en apprentissage, je perds en crédibilité. Elle s’inquiète de mon état d’esprit : trop relaxé, inconscient des dangers qui m’attendent… Elle me donnera son numéro de téléphone pour m’aider à appréhender la capitale en arrivant. C’est promis. Je comprends que cela clôt la discussion et regarde sur l’écran de contrôle où nous sommes : nous survolons l’Allemagne.


Je pense à la Coupe du Monde qui commence dans deux jours. Les millions de litres de bières loués – car si prompte a être évacuée par le corps de celui qui la boit - pour un instant d’ivresse fraternelle. Les touristes par dizaines de milliers venant de 32 nations priant pour le Saint ballon rond. Les hôtels bondés. La liesse et la ferveur des supporters. La camaraderie qui anéantit en l’espace de quatre semaines toute tension raciale. Peut-être un des derniers lieux où la méritocratie s’exprime dans toute sa splendeur. Les espoirs et les futures déceptions… Ce moment de joie au niveau planétaire est concentrée cette année dans un pays qui jusqu’ici fait grise mine.


Je m’assoupis et me réveille une heure plus tard. Etrange sensation de se réveiller dans un avion alors même que je rêvais être dans mon appartement… La réalité heurte mes songes et m’inquiète un instant. Je me calme et me force à croire à l’assertion selon laquelle l’avion est le mode de transport le plus sûr au monde !


Nous sommes en Inde. Nous approchons de Delhi. Les hôtesses reprennent du service pour nous servir le petit déjeuner. Je suis tout entier absorbé par ce que je découvre par la fenêtre de ma chambre volante aseptisée : la périphérie de Delhi. C’est étrangement grouillant d’une multitude d’hommes à l’échelle de fourmis. Mon regard se pose sur l’écran d’informations alors que nous entamons la descente. Les degrés montent plus vite que l’avion ne descend… 12°, 13°, 14°… 25°, 26°… 29°, 30°, 31°.


Nous sommes le 06.06.06 (diable !), il est 5h30 et il fait 31° : la ville de Delhi me tend ses bras…