Chemins croisés
"Que la douceur de l'amitié soit faite de rires
et de plaisirs partagés."
Khalil Gibran

Punjabis rencontrés sur le chemin de Triund
Je me réveillais de bonne heure ce matin et décidais d’entreprendre la randonnée qui devait me mener à Triund, une grande prairie plate au pied du Dhauladhar culminant à 2827 m. De Mc Leod Ganj au pic que je voyais depuis la terrasse sur laquelle je prenais un copieux déjeuner composé de pancake à la banane et de thé au citron, une distance de huit kilomètres courait. Il était neuf heures quand je décidais de partir à l’assaut. Je m’armais de courage et allais questionner la responsable du lieu sur le meilleur chemin à prendre. Australienne venue s’installer dans cet endroit paradisiaque pour ouvrir son commerce, elle me répondait entre deux bouchées de gâteaux au miel et d’œufs brouillés. Les joues gonflées et rosies par le soleil, elle avait un certain embonpoint qui contrastait fort avec le personnel indien, plutôt malingre, qui semblait toujours être sur le qui-vive pour répondre aux ordres de celle-ci ou aux besoins des clients. Je remarquais que la chaise sur laquelle reposait le postérieur de la matrone semblait souffrir de cet exercice pénible et le manifestait souvent par des craquements sourds… A voir la tête de certains des travailleurs, je pensais finalement que son sort ne devait pas être le moins appréciable de tous ! Disposant des informations nécessaires, je me mettais en chemin avec cette fraîche détermination qui accompagne quiconque se lance un défi qu’il sait par avance difficile.
Je remontais Temple road pour prendre un chemin à l’ouest de Bahgsu road. Le sentier que je remontais voyait passer du monde. Des étrangers de toutes nationalités ainsi que des moines tibétains me gratifiaient d’un bonjour ou d’un regard entendu. Ils savaient ce que j’étais en train d’entreprendre pour la simple et bonne raison qu’eux- mêmes en revenaient. Je parcourais mon premier kilomètre sans difficulté, accompagné parfois de singes adoptant des positions étranges pour mieux me charmer. J’ai appris à me méfier des singes car ils sont ici redoutables d’intelligence : ils appâtent littéralement les promeneurs avec des positions simiesques et attendent que ceux-ci, dans une volonté d’immortaliser ces retrouvailles familiales, sortent leur matériel pour mieux les voler avec une dextérité hors du commun. Ils ne leur rendront leurs biens qu’en échange de nourriture. Le proverbe malin comme un singe n’a jamais été aussi vrai.
Ignorant mes cousins génétiques, je gravis un peu plus le sentier et passe devant des éboulis, juste au-dessus du village de Dharamkot. Une première boutique proposant rafraîchissement et nourriture se présente mais il n’aurait pas été honnête penser à se reposer alors que le plus gros de l’effort restait à fournir. J’arrive à une bifurcation sans panneau d’informations visible. La pause est cette fois obligatoire. A gauche, le chemin est plus balisé, à droite les ennuis commencent : le sentier est fait de cailloux mal taillés et l’inclinaison donne tout son sens au mot "grimper". Si je n’avais pas entendu des voix sur la seconde voie, le peu de courage m’aurait sans doute amené à prendre le premier. Je décide d’aller voir ceux qui parlent fort. Bien m’en a pris, j’allais découvrir des jeunes de mon âge, heureux d’avoir de la compagnie étrangère et désireux de tout savoir sur moi. Le bon chemin est celui qui m’a amené à eux.
Ils me proposent de l’eau – la chaleur se fait ressentir mais j’ai ma bouteille – des cigarettes… et me raconte chacun avec force détail et dans un anglais plus qu’approximatif leur vie respective. Qui ils sont. Comment ils se nomment et quelle coïncidence heureuse les a fait se rencontrer. Pourquoi et comment ils vivent aujourd’hui à Jalandhar City, dans l’état du Punjab. Quant à moi, peu disert dans un premier temps sur les informations me concernant, je reste sur la défensive. Je viens d’un pays où l’on apprend à tort à se méfier de l’autre. Trace indélébile dans l’inconscient d’un esprit en formation, cette mise en garde nous déforme dès le plus jeune âge. Cependant chaque être humain a besoin de contact avec ses semblables et j’avais trouvé, par le plus grand des hasards, six représentants chaleureux de cet état d’esprit exemplaire et défenseurs d’une fraternité naturelle.
Nous avons marché ensemble, ri beaucoup, chanté en punjabi pour demander du courage au Dieu de la montagne, appris les uns les autres à dire quelques mots dans nos langues maternelles, partager tout ce que nous avions, et bien plus encore car ce jour j’ai découvert qu’on pouvait être de nationalité différente mais que les meilleurs sentiments ne connaissent pas la barrière de la langue…
La vue est sublime quand on atteint le sommet, et c’est là un beau cadeau pour tous les efforts fournis. Je voyais les deux villages de Mc Leod Ganj et de Dharamkot bien éloignés, accrochés en bas, sur l’ubac. Je m’allongeais alors sur un charpoy, lit indien fait de cordes tressées, sans matelas. Cette couche était ma récompense. Je me reposais et savourais cet instant où le temps semblait comme suspendu. Derrière moi se dressaient les montagnes de la Chamba Valley, avec ses pics et ses neiges éternelles au-delà du col d’Indrahar (4300 m.) Nous avons mangé du pain et de la confiture ainsi que des jalebis, sorte de beignets jaune-orange très populaires dans l’Inde entière et cuits comme des homards dans l’huile bouillante. Mes sens étaient comblés et il me semblait, perché sur ce pic juste en dessous des nuages, que je pouvais avec un peu plus d’effort atteindre le Royaume des Dieux. Il devint manifeste que Zeus ne partageait pas cet avis car il fit gronder les cieux et inquiéta véritablement mes amis. Nous devions redescendre, et au plus vite, car la piste deviendrait glissante avec la pluie.
De retour à Mc Leod Ganj, épuisé de fatigue, je me dirigeais vers ma Guest House pour prendre une douche réparatrice et dormir un peu. Je n’avais pas fait dix pas que j’entendis Simran m’appeler pour m’apprendre que leur moto avait été volée pendant que nous savourions cette journée ensemble. Quel étrange signe du destin ! Peiné pour eux, je réfléchissais au sens de tout cela, si enfin il en existait un ! Ashish, Simran et Rajesh, plus pragmatiques, me sortirent de mes réflexions en m’affirmant qu’ils devaient partir au plus vite en bus… Nous avons eu le temps de nous échanger nos emails et je voyais partir dans une ruelle sombre les silhouettes aux épaules un peu voûtées de mes amis rencontrés un peu moins de dix heures auparavant… Je rentrais dans ma chambre et réalisais combien j’avais été chanceux de les rencontrer.
Le lendemain, chacun m’envoya un mail pour me dire qu’ils étaient bien rentrés et qu’ils m’invitaient à passer du temps dans leur famille. Simran avait montré les photos aux membres de la sienne et celle-ci s’était naturellement proposée à m’inviter pour aller visiter le Golden Temple d’Amritsar, sanctuaire sacré du sikhisme bâti seulement avec de l’or. Quelle belle image venant clôturer une aventure dont l’essence ne me semble pas moins précieuse...